Fausse tempête sur le Scrabble
D’abord, j’y ai cru. Je me suis vue mettre la pâtée à ce satané “Charles”, décrit par ma console DS de cette manière : “lorsqu’il joue au Scrabble, son vocabulaire socio-philosophique est enfin apprécié à sa juste valeur”. En lui mettant un bon “Zubrowska-mot-compte-triple”, je pourrais quitter le palais des congrès de Scrabbeville et enfin conquérir le monde. Car ça y est, c’est officiel, les noms propres ont acquis leurs lettres de noblesse au Scrabble. Si si, c’est vrai, je l’ai lu partout sur l’internet.
Je l’ai lu sur Ozap, qui m’apprenait que c’est un “fait exceptionnel dans l’histoire du Scrabble qui n’a quasiment jamais changé sa règle depuis près de 80 ans”, sur Europe1.fr, qui rassurait les conservateurs (“Pour les inconditionnels des règles strictes du Scrabble, la version originale du jeu, inventé en 1938, sera toujours commercialisée par Mattel”), et je l’ai même lu sur le site de la radio télévision belge. Le grand-breton Daily Mail n’était pas en reste, et je ne résiste pas à vous copier ici le tableau des célébrités qui poutrent (ou pas) au mot-compte-triple (j’avoue un faible pour Goran Visnjic) :

Les sites français semblent pour la plupart s’être basés sur cet article de la BBC, où les internautes commençaient déjà à s’étriper dans les commentaires, à coup de “ce n’est pas parce que les gens trouvent le jeu trop dur qu’il faut changer les rèlges”. D’ailleurs, les vrais joueurs, qui n’ont pas appris par coeur le dictionnaire pour rien, ont dû commencer à s’exciter, parce que quelques informations rassurantes ont commencé à filter. Cette dépêche AP titrée “du calme, fans de scrabble, les règles de base ne changent pas”, permettait de comprendre qu’il s’agissait d’une nouvelle version du jeu, baptisée “Trickster”, et serait commercialisée au Royaume-Uni par Mattel (qui a les droits du jeu partout sauf aux Etats-Unis, où c’est Hasbro).
Mais il fallait se rendre sur Slate.com pour en savoir plus. “Ne paniquez pas, les noms propres ne vont pas être autorisés au scrabble”, assure l’article, passionnant, qui raconte par le menu comment Mattel à réussi en même temps à rater un plan com’ et créer un gros buzzo-ramdam.
“Et non, en dépit de tout ce que vous avez entendu, les règles ne changent pas”, explique l’article. On apprend que Trickster, cette version commercialisée par Mattel au Royaume-Uni à partir de juillet, “inclura des cartes qui permettront notamment aux joueurs d’écrire des mots à l’envers, d’utiliser des noms propres, et de voler des lettres à leurs adversaires”. Bref, une version Scrabblée de ce bon vieux « Tempête sur l’échiquier », un jeu de cartes loufoque qui rend beaucoup plus fun toute partie d’échecs avec tonton, en changeant la façon dont les pièces se déplacent, en annulant des coups…
Le panthéon des spin-offs du Scrabble
“Trickster entrera au Panthéon des spin-offs du Scrabble”, rappelle aussi Slate.com, qui liste quelques variantes du jeu éditées ces dernières années (Scrabble Sentence Cube Game , Scrabble Overturn, Scrabble Up). Car si le marché du Scrabble a l’avantage d’assurer à ses éditeurs une rente à vie, il est appelé à stagner et mettre à rude épreuve l’imagination des commerciaux de la marque pour le faire croître.
On arrive au passage le plus intéressant de l’article.
“Comment alors ce dernier gadget marketing s’est transformé en tempête dans un verre d’eau ? Grâce à une combinaison de communication trompeuse et d’incompétence des médias. L’information sur le jeu a d’abord fait l’objet de quatre lignes dans une revue professionnelle de l’industrie du jeu. Ensuite les médias britanniques ont commencé à appeler Mattel, qui semble ne pas avoir tenté de démentir aux journalistes crédules qu’un grand changement était en cours. Dans le Daily Mail, un porte-parole de Mattel a laissé entendre que les règles du jeu avaient officiellement été changées. Que Mattel vendrait toujours une version avec les “vieilles règles” mais que ces nouvelles règles améliorées aideraient à mettre au même niveau “les joueurs expérimentés avec un vocabulaire étendu” et “les joueurs qui aiment les people et le foot”.
Finalement, le spectre d’un scrabble anti-élitiste s’éloigne, c’était donc juste n’importe quoi.
Le problème, c’est qu’avec tout ça, Charles va encore me mettre une pâtée, et je suis destinée à rester cloîtrée dans le palais des congrès de Scrabbeville.

(La super image “scrabble WTF” a été chopée ici)
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